Le dimanche 13 février 2005
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Photo Bernard Brault, la Presse
Philippe Delaby |
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Bande dessinée
Le travail de moine de Philippe Delaby
Sonia Sarfati
La Presse
L'illustrateur belge Philippe Delaby
n'est pas un moine, sinon dans sa manière de travailler. Par une
(magnifique) coïncidence, un Chevalier du Pardon - genre de Templier avant
la lettre - se trouve au coeur de la deuxième tétralogie de La
Complainte des landes perdues pour laquelle, aux côtés du scénariste
Jean Dufaux, il a pris la relève de Grzegorz Rosinski.
Rosinski qui travaille dans le brut, le
mouvement rapide. Delaby qui donne dans la minutie, les manières
d'enlumineur. «Rosinski est un guerrier. Delaby est un moine»: ainsi va la
très juste formule utilisée dans le dossier de presse de Moriganes
(Dargaud), premier des quatre volets de cette nouvelle et (in)espérée
Complainte.
Flash-back pour ceux qui n'auraient pas (encore) découvert la
précédente. Publiée au milieu des années 90, elle se déroulait dans un
Moyen Âge imaginaire, dans une île fictive appelée Eruin Duléa, dont les
rivages étaient porteurs de légendes et de magie. Et elle s'attardait sur
le destin de Sioban, descendante des Sudenne, princesse sans royaume
animée d'une soif de vengeance, de reconquête.
La Complainte nouvelle est indépendante de la première, et elle
n'en est pas la suite. En fait, elle serait sa prequel: elle
raconte Seamus, Chevalier du Pardon encore novice, épris de la mère de
Sioban et désigné pour combattre les Moriganes, une lignée d'effroyables
sorcières qui sème la terreur dans l'île.
Le filon était porteur. Mais Rosinski avait fait savoir qu'il désirait se
consacrer davantage à la peinture, donc, laisser tomber ses randonnées sur
les «landes perdues». Or, depuis la fin des années 90, Philippe Delaby
travaillait avec Jean Dufaux sur l'excellente série historique Murena
(Dargaud) - qui permet de découvrir la Rome antique sous le règne de
Claude, puis de Néron.
Un fait qui n'est pas étranger à son arrivée sur Eruin Duléa. «C'est
quelque chose que j'espérais parce que j'ai vraiment aimé La Complainte
des landes perdues. Et ce qui m'a vraiment fait le plus plaisir quand
on m'a approché, c'est qu'on m'a demandé de reprendre la série mais de
garder mon propre style. Sinon, je n'aurais pas pu accepter: je préfère
être complètement fidèle à mon style et, de toute manière, reprendre le
trait de quelqu'un, je ne sais pas faire.»
Jean Dufaux a donc repris La Complainte à sa manière. Qui est
précise, léchée. «Rosinski m'a déjà dit, avec son inimitable accent
polonais: Planches trop propres! Mais je n'y peux rien. Je
travaille ainsi. Pour Moriganes, pendant une vingtaine de mois,
j'ai passé 17 heures par jour, six jours par semaine, sur ma planche à
dessins.»
Pour faire les crayonnés, l'encrage et la couleur - qui est, de loin,
l'étape la plus longue. Les deux premières, il les fait en une journée,
une journée et demie. La troisième, de cinq à huit jours. Pour la
réaliser, il utilise de l'aquarelle, rehaussée d'un peu de crayon et de
peinture à l'huile qu'il applique au moyen d'un tas d'outils hétéroclites
- brosse à dents, éponges, etc.
«Un ciel comme celui-là, note-t-il en pointant une case assombrie de
nuages gris et texturés, c'est 12 couches de peinture.» Et c'est, aussi,
sublime. Afin de bien s'imprégner de l'univers de La Complainte,
Philippe Delaby a relu les quatre tomes illustrés par Rosinski. Étudié les
découpages. Puis, il s'est documenté sur l'Écosse, l'Irlande et la
Bretagne, les landes perdues se déroulant dans ce type de paysages.
À partir de là, il a laissé courir sa vision sur le scénario de Jean
Dufaux. Courir est bien le terme, les deux artistes étant ici libérés du
carcan de l'historicité qui les emprisonne (sans les étouffer) quand ils
travaillent sur Murena. «Dans Murena, je n'ai pas le droit à
l'erreur.
Quand on en sort un, les historiens et les spécialistes se penchent dessus
et ils sont pointilleux.» Il mentionne ce professeur d'histoire antique à
l'Université de Paris qui lui avait fait remarquer que sur ses
illustrations, les manches des vêtements portés par des nobles romains
étaient trop courtes. «Je les ai rallongées d'un album à l'autre,
graduellement, pour ne pas que le changement soit trop évident.» Et puis,
quand il dessine la Rome d'autrefois et ses habitants, c'est en se fiant à
des dizaines de documents. Voilà pour la liberté!
Mais le plaisir est là, quand même. Parce que Murena - du nom d'un
personnage fictif à travers les yeux duquel est racontée l'histoire de
Rome - Dufaux et Delaby en sont les co-créateurs. Le premier avait envie
de travailler avec le second. Ils se sont rencontrés dans un restaurant
italien de Bruxelles - puisqu'ils sont Belges tous les deux - et ont tenté
de se trouver des points communs afin de concrétiser une collaboration.
Ils s'en sont trouvé plusieurs. Amour de l'Italie. Attrait prononcé pour
les péplums. Passion pour le cinéma. Murena est né ce soir-là. La
série compte actuellement quatre titres (La Pourpre et l'or, De
sable et de sang, La Meilleure des mères, Ceux qui vont
mourir) qui en constitue le premier cycle.
«C'est celui de la mère. Dans l'ombre de Néron, Agrippine tire les
ficelles. Le second cycle, que nous commençons, sera celui de l'épouse,
Popée.» La publication du premier tome est prévue pour novembre 2005. «Et
l'éditeur nous met déjà de la pression pour le second! C'est ainsi. Plus
une série marche, plus il faut produire rapidement», regrette Philippe
Delaby, qui sait déjà qu'il ne pourra retourner sur les «landes perdues»
avant au moins un an. À moins qu'il ne se fasse moine pour de bon et ne
fasse une croix sur tous les autres aspects de sa vie. Ce serait peut-être
beaucoup demander...
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